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« Transfert,
déprise et relation de sympathie »
(Jean Ambrosi, 2004)
Le transfert est une constante du comportement humain, de
la condition humaine.
Il se déploie à la manière d’un
réflexe conditionné au premier moment de toute
relation.
Le transfert nous enferme dans l’illusion de reconnaître
l‘autre avant même de le connaître afin
de nous prémunir, de nous rassurer et d’élaborer
en un clin d’œil la conduite qu’il nous convient
de tenir vis à vis de cet autre,…
Il convient donc d’arrêter de faire semblant de
croire que le phénomène de transfert n’existe
pas, ou qu‘il n‘intervient qu‘en psychanalyse
et ne concerne alors que le patient, … Il est de première
importance de cesser se bercer de l’idée qu’il
suffit de nommer le transfert et de prétendre « jouer
avec » pour l’apprivoiser.
A- Qu’est-ce que le transfert?
Le mot transfert traduit communément une facilité,
voire une faiblesse de caractère qui intervient exceptionnellement
et porte celle ou celui qui s’y laisse aller, à
prendre à son insu une personne, le plus souvent nouvelle
venue, pour une autre déjà rencontrée,
à accorder à ce nouveau venu les caractéristiques
de cette autre, à se comporter avec cette nouvelle
venue comme il ou elle a eu l’occasion de le faire avec
l’autre, …
Dans la jeune histoire des psychothérapies, seulement
un peu plus d’un siècle, toutes les disciplines
ont perçu un « obstacle » dans la
relation soignant-soigné, se sont heurtées au
phénomène de transfert (depuis l’hypnose,
par la psychanalyse, les approches néo-freudiennes,
la psychologie humaniste ou encore les techniques du « développement
personnel » qui, depuis les années 70, refont
régulièrement surface selon de multiples variantes,
…).
[Oublieuses (ou ignorantes) des travaux antérieurs
- dont à titre d’exemple la synthèse toujours
très actuelle de Théodule Ribot (1883) - les
sciences humaines s’en tiennent le plus souvent aux
différentes définitions freudiennes et admettent
implicitement que le transfert est « un phénomène
psychanalytique » qui, dans la relation soignant-soigné,
ne concerne que le soigné.]
L’hypnose y a rencontré ses limites.
La psychanalyse en a fait son affaire et « joue »
avec, … le choix de Freud consistant à « utiliser
le transfert » en psychanalyse dénote d’un
réalisme certain,… ce choix lui étant
finalement dicté par l’impossibilité constatée
de le contourner.
Les autres approches passent ce phénomène sous
silence.
Nous avons reconsidéré la problématique
transférentielle au point où elle semble avoir
été abandonnée, aux moments où
la psychanalyse en a fait, en quelque sorte, « son
affaire », que les autres disciplines ont feint
de l’oublier.
L’énoncé du transfert que nous formulons
résulte d’une recherche, de tâtonnements
et de premiers résultats obtenus permettant de déjouer
le phénomène transférentiel. Nous visions
à « alléger » et « éclaircir »
la relation soignant-soigné.
Le transfert (définition).
A l’aube de toute relation, le transfert, constante
de la condition humaine, consiste en un réflexe dont
le but vise à établir une analogie entre l’image
du nouveau partenaire et un cliché issu de la mémoire
et sur lequel figure un partenaire ancien.
Le transfert donne à la personne l’illusion de
« reconnaître le nouveau partenaire avant
de le connaître »,
- afin d’établir face à lui une prévision
de conduite,
- ou de saisir l’occasion de cette nouvelle rencontre
pour reprendre (rectifier le parcours) ou achever (le plus
souvent « favorablement » ) une
situation relationnelle ancienne,
- ou encore, d ‘assurer en un seul une prévision
de conduite et la « reprise » d’une
relation ancienne.
Répondant ainsi à une finalité de chacun
des partenaires de la relation, de part et d’autre,
le transfert encombre l‘espace relationnel d’«invités
invisibles » qu’il introduit.
Le mécanisme du transfert.
Au premier moment d’une rencontre, en un temps qui
semble inférieur au seuil de perception, 1/24ème
de seconde, chacun développe un processus qui le conduit
:
- A « photographier » le partenaire
du moment, « le nouveau partenaire », à
effectuer un cliché, « le nouveau cliché».
- A promener le "nouveau cliché" dans les
archives de sa mémoire.
- A repérer dans ces archives une image, « le
cliché ancien», qui fait état d’une
ressemblance avec le "nouveau cliché",
ressemblance frappante ou tout à fait aléatoire,
l‘important consistant, semble-t-il à trouver
un «cliché ancien».
- A établir une analogie entre le partenaire figurant
sur le "nouveau cliché" et le personnage
figurant sur le «cliché ancien».
- A se remémorer « en un éclair »
le déroulement et les effets du vécu relationnel
partagé avec le personnage figurant sur le « cliché
ancien ».
- A envisager les effets du vécu relié au
personnage figurant sur le « cliché ancien
».
- A conclure sur le bien-fondé du comportement ancien
en cette relation ou sur ce qu’il aurait mieux convenu
de faire pour que ces effets soient favorables (i.e. davantage
s’y protéger ou à l’inverse mieux
s’ouvrir, ou encore faire que cette relation puisse
évoluer harmonieusement ou encore qu’elle se
termine bien, …)
- A se disposer sans attendre face au nouveau partenaire
en tenant compte de ces conclusions, … en d’autres
termes à confondre le nouveau partenaire avec le
personnage ancien issu de la mémoire, à confondre
la relation antérieure conservée en mémoire
avec celle qui s‘offre.
Ainsi, la conduite face au nouveau partenaire va être
élaborée à l’aune de l’expérience
ancienne.
- A, en conséquence, conduire chaque partenaire à
inviter une tierce personne au sein de la relation duelle.
B- En quoi consistent « déprise »
et « relation de sympathie » ?
La recherche concernant le transfert a connu un nouvel élan
lorsque nous avons été conduits à considérer
les effets « de surcharge », d’usure
thérapeutique subis par le soignant et que nous avons
découvert des moyens susceptibles d’atténuer
ou de gommer ces effets.
Ces moyens, une fois mis en évidence, expérimentés
et appliqués, ont reçu le nom de « déprise ».
L’on peut progressivement s’initier à l’utilisation
de cet instrument, qui, tout le temps de son apprentissage
prend la forme d’un rêve éveillé
dirigé par une tierce personne, et, une fois assimilé
celle d’un rêve éveillé auto dirigé.
Il convient avant d’aller plus avant de signaler que
le sentiment de sympathie et la relation du même nom
ne peuvent en aucun cas être confondus.
La relation débarrassée tout un temps de l’obstacle
transférentiel prend alors le nom de « relation
de sympathie ». Elle advient sans attendre, suivant
l’aboutissement de la déprise et ne dépend
d’aucune façon de la nature -positive ou négative-
du transfert.
La personne désireuse d’accéder à
cet état relationnel y parvient par le biais d’un
« jeu » élaboré suivant
l’hypothèse qui donne que « le transfert
est un réflexe développé en toute circonstance
relationnelle et qu’il est , en conséquence,
présent chez chacun des partenaires de la relation
soignant-soigné » dont il est ici question.
Ce jeu, la déprise, répond précisément
à un protocole établi. Il consiste dans ses
grandes lignes selon un processus de rêve éveillé
auto dirigé, à :
- Effectuer un « cliché » du
partenaire.
- Disposer de ce cliché, le considérer.
- « Le promener dans les archives de
la mémoire » en quête d’une
image ressemblante (l’image analogique).
- A isoler l’image analogique.
- A disposer le cliché initial et l’image analogique
l’une à coté de l’autre.
- A énoncer à l’intention du partenaire
de la relation (pour soi-même ou à voix haute
selon le cas) une phrase sur le modèle de « Vous
n’êtes pas X (le personnage de l’image
analogique), vous êtes Y (le nom de la personne qui
fait face en la relation) ».
Cette ultime opération, dite « restitution
de son identité au partenaire » aboutit
à la déprise.
L’effet de la déprise est immédiat,
comme si l’espace se trouvait dégagé d’une
« image encombrante ». Des impressions
sensorielles peu significatives mais récurrentes sont
rapportées : « mieux voir« ,
« davantage de lumière dans la pièce »,
« le partenaire semble plus près »
ou « la disparition soudaine d’un poids ou
d’une tension », ou encore « l’effacement
soudain du souci immédiat de trouver une solution pour
l’autre », …
Les effets les plus probants interviennent en situation face
à la personne, lorsque le soignant s’efforce
d’enclencher le processus de déprise au moment
où il se sent « mal à l’aise dans
cette relation», où il se perçoit « par
trop directif », ou encore « qu’il
ne comprend plus rien à ce qui se passe pour l’autre »,
…
Advient alors une « sortie immédiate de
l’impasse » et finalement un retour à
dans la d’un principe directeur dictant de s’en
tenir strictement à « l‘écoute
du savoir de la personne et au rendu de ce savoir »,
renvoyant de fait au principe fondateur de la médiation
thérapeutique.
La déprise constitue le premier temps portant à
la relation de sympathie. Le second consiste à inciter
la personne à développer sa propre déprise
selon le même rêve éveillé dirigé
dont il a été question.
Les effets de la déprise sont variables dans le temps.
En certaines situations relationnelles une application préalable
semble suffire. Elle mérite d’être engagée
dès le début de la relation, précaution,
qui équivaut à la mise en place de la relation
de sympathie qu’il convient parfois de renouveler au
cours du processus thérapeutique, chaque fois, par
exemple, que « le moindre inconfort relationnel
» est ressenti par le soignant ou qu’il lui semble
être confronté à un « problème
technique » concernant « le rappel du
savoir ».
Une pratique régulière de la déprise
permet de constater que son déroulement est de plus
en plus rapide, quelques secondes suffisant parfois pour que
le soignant la mène à bien pour lui-même.
Des difficultés peuvent cependant intervenir en diverses
situations. Elles correspondent à un refus de visualiser
l’image analogique et les souvenirs qui s‘y raccrochent
(ou bien cette acceptation exige t-elle un temps nécessaire
plus long qu’à l’accoutumée).
Le soignant peut alors faire appel à une ou un collègue
pour sortir de cette impasse. Ce travail constitue un « rappel »
auquel chaque soignant devrait de façon régulière,
avoir idéalement recours.
Enfin, on l’aura compris, la relation de sympathie est
installée par la déprise appliquée successivement
au soignant et au soigné.
« Tout le temps », équivalent
à l’effet maintenu de la déprise, la relation
de sympathie libère le champ relationnel des images
transférentielles, autorisant par là « écoute
du savoir de la personne et rendu de ce savoir »
selon de bien moindre distorsions.
La relation de sympathie s’énonce donc comme
étant un état relationnel débarrassé
des effets disfractants transférentiels.
[Les premières utilisations
de la déprise -outre celles que j’ai tenté
de développer à mon propre usage- ont concerné
des collègues de différentes disciplines faisant
état de difficultés personnelles : « fatigue
ressentie face au patient et au delà de la rencontre »,
« une impression de charge, de poids qui pourrait
provenir de la relation ou du patient », …
et accompagnant ces états inconfortables, « l’impression
de ne plus rien comprendre face au patient », ou
encore « la mauvaise impression ressentie par le
soignant qui se surprend à être « paternel »,
« maternel », ou plus généralement
« directif », … et, pour ce qui
concernait les praticiens de la médiation thérapeutique,
lorsqu’ils ou elles ne parvenait pas à sa limiter
au rôle consistant en un « rappel du savoir
de la personne », mais que, ils ou elles se surprenaient
à « interpréter », à
« donner des explications, à dicter des
solutions, « à opérer des prises
prendre en charge »,…].
(ISBN 2-7384-9693-8.)
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